Walter Veltroni, le bonheur d'être romain
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Portrait
LE MONDE | 06.04.06 | 15h18 • Mis à jour le 06.04.06 | 15h18
Au moins une fois par jour, il sort sur l'étroit balcon de son bureau pour promener son regard sur le Forum en contrebas. "Cela ramène à la relativité des choses", sourit Walter Veltroni, en contemplant depuis le Capitole, siège de la municipalité qu'il dirige depuis cinq ans, les majestueux vestiges de la Rome antique. La Ville éternelle et ses vingt-cinq siècles de civilisation poussent à la modestie. C'est pourtant avec une fierté non dissimulée que monsieur le maire affiche son bilan, avant de demander, fin mai, un second mandat aux Romains.
Selon le rapport 2006 du Censis, un institut de recherches socio-économiques, la capitale italienne affiche une santé insolente dans un pays en crise. "Ce n'est plus la ville des ministères qui vivait un élégant déclin", triomphe Walter Veltroni, en énumérant les statistiques positives.
Rome a connu depuis 2001 une croissance de 6,7 % alors que le produit intérieur brut (PIB) du pays a végété à + 1,4 %. Elle est, après Londres, la capitale européenne avec le plus bas taux de chômage.
L'emploi y a augmenté en cinq ans de 13,7 % (4,6 % en Italie). Les touristes, que le Bel Paese a de plus en plus de mal à attirer, convergent en masse vers Rome (+ 22,8 % par rapport à 2001 contre - 1,8 % au niveau national). L'ensemble des indicateurs sont au vert.
Alors, Rome, un modèle à suivre au moment où l'on débat du "déclin italien" ? "C'est la démonstration qu'il est possible de retrouver la croissance, à condition d'en avoir la volonté", estime le maire.
A quelques jours des élections législatives italiennes, Walter Veltroni a demandé aux deux têtes de liste de s'engager en faveur d'un statut spécial pour sa ville : "Rome a un PIB supérieur à celui de la Hongrie ou de la République tchèque, mais pas plus de pouvoirs qu'un village de 300 habitants", se plaint-il.
Dans sa lettre aux futurs responsables du pays, il a écrit : "Une capitale moderne et européenne est une priorité, non seulement pour Rome, mais pour la nation entière." Ce plaidoyer pour sa commune a été l'une de ses rares ingérences dans la campagne électorale nationale.
L'homme évite les plateaux de télévision, se tient en retrait sous prétexte qu'il est "le maire de tous".
Walter Veltroni demeure pourtant l'une des principales figures de l'opposition ; incontestablement le plus populaire des dirigeants du parti des Démocrates de gauche (DS) dont il a été le secrétaire national.
Alter ego de Romano Prodi lors de la formation de la coalition de L'Olivier en 1996, il aurait pu, cette fois, lui disputer le leadership de l'opposition, fort de ses succès à Rome.
A 51 ans, cet ancien vice-président du conseil et ministre de la culture très apprécié fait partie des espoirs de la gauche.
Pourtant, il a renoncé d'avance à un destin national, répétant dans l'incrédulité générale que, après un éventuel second mandat à la mairie, son avenir sera en Afrique, pour une cause humanitaire.
"Je ne pense pas faire le métier de la politique toute ma vie, nous confirme-t-il. J'ai envie d'une autre expérience."
Marié et père de deux adolescentes de 12 et 15 ans, Walter Veltroni a déjà montré sa détermination en renonçant à tous ses mandats nationaux pour se présenter à la mairie en 2001.
"Ce travail de maire est dur, je le fais de 8 heures du matin à minuit, sept jours sur sept, dit-il.
Mais c'est le plus beau travail que j'aie fait de toute ma vie, l'expérience la plus émouvante, rien ne m'a jamais procuré autant de satisfaction, d'intensité, de chaleur humaine."
Beaucoup croyaient que Rome lui serait un tremplin pour rebondir sur la scène politique :
"Je ne suis pas un homme qui vit pour le pouvoir, insiste-t-il. Le pouvoir n'est qu'un moyen pour faire des choses."
L'intellectuel brillant, journaliste, écrivain, habitué à fréquenter les artistes et les salons, a découvert le travail de terrain.
Il se plaît dans la proximité avec les Romains, "des gens sympathiques, travailleurs et réfléchis".
Sous son impulsion, Rome a rajeuni, embelli. La ville a investi dans la culture en multipliant les équipements et les événements. Elle a misé sur le tourisme culturel.
Naguère provinciale et frileuse, elle s'ouvre progressivement à l'art contemporain et à la grande architecture.
"Je suis fou de Rome", lance-t-il parfois, comme une explication à son investissement personnel. Cette ville est la sienne.
Il y est né, il en a été conseiller municipal à l'âge de 20 ans : "J'arrivais en cyclomoteur au Capitole, les vigiles ne voulaient pas me laisser entrer." Il a conservé ses émois de jeunesse pour la Villa Borghese : "C'est le plus grand parc culturel du monde, un lieu avec une âme. S'y promener au printemps, en fin d'après-midi, est un résumé de la vie."
Ce qu'il aime le plus dans sa fonction, c'est le volet social. "Nous veillons à ce que le développement de la ville n'accroisse pas les inégalités", dit-il, très fier par exemple des 27 bibliothèques créées dans les quartiers défavorisés de la périphérie, des 157 nationalités qui cohabitent sans tensions dans les écoles ou encore de la prise en charge des plus démunis.
Avec l'écharpe de maire, il dit avoir retrouvé l'essence même de son choix politique, quand il a commencé à militer à l'âge de 15 ans :
"Etre au côté de ceux qui souffrent et de ceux qui ont moins." Sur son itinéraire des jeunesses communistes au Parti communiste italien (PCI), il est discret : "Je ne dis pas que je n'ai pas été au PCI, mais je n'ai jamais été idéologiquement communiste."
A cette époque, le PCI recueillait 36 % des votes : "Pensez-vous que 36 % de la population italienne voulait la dictature du prolétariat ?" Il a gardé de l'"admiration" pour le leader communiste Enrico Berlinguer. Mais sa famille de pensée, dit-il, est chez les démocrates américains. Surtout Robert Kennedy, à qui il a consacré un livre - il était un intime de la famille.
Il est encore plus réticent à parler de son penchant passé pour la Juventus de Turin. Un choix passible des pires représailles quand on est maire de Rome. Mais le moins pardonnable aurait été de choisir entre l'AS Roma et la Lazio. Alors, il botte en touche : "Je n'ai plus la même passion pour le football, je préfère le basket-ball."
Cela tombe bien, Rome n'a qu'une équipe.
Jean-Jacques Bozonnet
Article paru dans l'édition du 07.04.06